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La canicule, nouveau visage de l’été en France ?

D’été en été, les pics caniculaires ou véritables canicules se répètent inlassablement ces derniers étés. « Ses normal, sais l’été » comme peuvent l’écrire, dans une orthographe extrêmement discutable, des internautes sur les réseaux sociaux. Alors ? Est-ce vraiment normal ? 

Les canicules ont toujours existé. Il s’en produisait même en plein coeur du Petit Age Glaciaire, durant la période 1300-1850. Elles restaient toutefois très anecdotiques. Et nos ancêtres, habitués en toutes saisons à des températures bien plus faibles qu’aujourd’hui, résistaient moins à une température de 32 degrés que de nos jours. D’autant qu’à l’époque, les conditions sanitaires étaient déplorables.

Il y a bien eu quelques étés successivement chauds à très chauds et des canicules, notamment au milieu du 18ème siècle durant une grosse trentaine d’années. Mais aussi fin 19ème et début du 20ème siècle, dans les années 40 également… Mais le rythme que nous connaissons désormais n’a jamais été atteint dans l’histoire de la météorologie moderne. Cette histoire est certes courte, les premiers relevés météo datant des années 1650. Mais c’est un fait. Il faudrait au moins remonter à l’Optimum Médiéval, 500 ans « chauds » entre 800 et 1300, pour trouver un équivalent. Mais sans certitude : pas de relevés météo à l’époque puisque le thermomètre n’existait pas. Quelques écrits certes, peu précis. Quant aux théories concernant le niveau de chaleur de l’époque, elles sont nombreuses et contradictoires, affirmant parfois qu’il faisait plus chaud qu’aujourd’hui, ou aussi chaud, ou encore un peu moins. Une machine à remonter le temps nous permettrait d’y voir plus clair !

Alors en attendant cette machine, arrêtons-nous sur ces 362 dernières années de relevés météo effectuées à Paris-centre, un des points de mesures les plus anciens au monde, sur des lieux proches (Académie des sciences, Observatoire de Paris, station Montsouris), de puis l’an 1658. Bien sûr, les conditions d’observations des siècles passés devaient laisser à désirer. Le service climatologie de Météo-France s’est toutefois penché sur ces anciennes observations, vues, revues et corrigés par l’institut.

Résultat, ce graphique des températures maximales absolues atteintes chaque année de 1676 à 2020 :

A part les 33 degrés de 1676, il semblerait qu’une succession d’été très frais se soit produite, en particulier les étés 1689 et 1690 où le thermomètre n’aurait pas dépassé 26,9 degrés dans la capitale selon les relevés de l’époque, réalisés par le médecin-botaniste-climatologue Louis Morin à l’Académie des Sciences. Ses relevés, effectués sur les premiers thermomètres, ont été corrigés par Météo-France. Il s’agit donc des valeurs corrigées ! Si un tel été devait se dérouler aujourd’hui, il paraîtrait extrêmement… pourri !

1707 se démarque avec une pointe à 35,9 degrés. Mais les étés suivants replongent, à nouveau pas plus de 26,9 degrés en 1712 !

Suivront quelques années plus tard trois étés consécutifs « torrides », 1718, 1719 et surtout 1720 avec des pics compris entre 37 et 40 degrés, 40 étant atteints en 1720.

Après une période très variable, une anomalie chaude semble apparaître entre les étés 1748 et 1783 soit 36 étés consécutifs avec au moins 33 degrés de maximum absolus à Paris selon l’Observatoire ! Série qui ne s’est jamais reproduite depuis. De nos jours, nous dépassons également les 33 degrés tous les ans, mais depuis 1994, soit 27 étés consécutifs. L’été 1765 aurait même connu une pointe à 40 degrés. A noter toutefois que les conditions d’observations de l’époque sont mal connues. Les abris météo blancs ventilés n’existaient pas. Il est donc probable que les thermomètres aient reçus en partie le rayonnement solaire, surchauffant quelque peu.

La suite verra toutefois les pics de chaleur s’effondrer, notamment les étés 1801, 1805 et le « fameux » été 1816, année « sans été », qui ne connaîtront pas plus de 28 degrés de maximum à Paris. La faute sans doute au Laki, volcan islandais ayant connu une éruption majeure à la fin du 18ème siècle, soutenu par d’autres volcans très actifs alors à travers le monde. Les importantes quantités de cendres et de dioxyde de soufre ont alors fait partiellement écran au soleil, d’où une baisse des températures et des étés calamiteux.

La variabilité naturelle du climat fera son travail au 19ème siècle, alternant étés très frais (1831, 1860, 1864) et très chauds (1826, 1827, 1842, 1857, 1874, 1881).

Les étés 1900, 1904, 1911 et 1921 connaissent des pics de chaleur remarquables, plus de 37 degrés, alors que l’été 1927 se contentera d’un petit 30,2 degrés.

Après un « trou » relatif, les années 40 renouent avec des pics ou canicules à répétition : plus de 36 degrés au max en 1943, 1945, 1946 et surtout 1947 avec 40,4 degrés, l’ancien record de chaleur parisien officiel.

Un bref pic de chaleur fin juin - début juillet 1952, et c’est la débandade du thermomètre : les pics de chaleur et canicules se raréfient brutalement, les étés frais succèdent aux étés frais, en dehors de quelques pics isolés de courte durée (57, 59, 64). Puis une anomalie dans l’anomalie : le célèbre été 76, précédé d’un apéro caniculaire début août 1975. L’été 76 a connu une canicule d’une quinzaine de jours fin juin et début juillet dans un contexte de sécheresse très marquée à exceptionnelle. La suite de l’été restera chaude, sans nouvelle canicule. 1977 fut l’antithèse de 1976, le thermomètre plafonnant péniblement à 29 degrés à Paris… Il fallait remonter à 1860 pour trouver pire. Cet été « trop beau » selon le ressenti de chacun de 1976 fut d’ailleurs suivi de cinq étés pourris, frais, sombres et humides de 1977 à 1981 !

1982 renoue avec une certaine chaleur, 1983 confirmant avec une longue période caniculaire durant quasiment tout le mois de juillet jusqu’à début août. Mais les pics resteront modérés, autour de 33 degrés de maximum absolu.

A partir de 1990, la machine s’emballe : plus de 35 degrés en 1990, 1992, 94, 95, 98… Et c’est encore pire quelques années plus tard. En 2003, la canicule de la première quinzaine d’août dépasse tout ce que l’on a connu et pu mesurer au cours des siècles passés. Les records caniculaires de 1976 sont effacés, battus, pulvérisés !
Depuis 2003, c’est désormais presque chaque été que le seuil de 35 degrés est atteint ou dépassés à Paris : 2006, 2009, 2010, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18, 19 et 2020 ! Nous en sommes donc à 12 étés consécutifs avec au moins une journée avec au moins 35 degrés. Du jamais vu depuis 362 ans et sans doute beaucoup plus longtemps, l’ancien record de 6 années consécutives de 1768 à 1773 étant largement battu. Le 25 juillet 2019 a dépassé l’entendement : 42,6 degrés, pulvérisant l’ancien record de 2,2 degrés d’un coup ! Inoui !

Le graphique met en évidence des variations plus ou moins quarantenaires de baisses et hausses successives. Mais jamais nous n’avions connu une telle série d’étés torrides, de pics caniculaires ou de canicules, en tous cas depuis 1658. Cette multiplication des événements anormalement chauds est une preuve évidente du réchauffement climatique moderne.

Une pseudo-bonne nouvelle ? Nous arrivons au terme de 40 étés de hausse des températures et des pics de chaleur. La variabilité naturelle pourrait ainsi nous amener à une baisse au cours des 40 prochaines années. Mais cette variabilité naturelle n’est-elle pas (trop) contrariée par les activités humaines conduisant à une part de réchauffement anthropique ? Cette hausse va-t-elle se poursuivre au cours des 80 prochaines années comme l’indiquent les projections du Giec ? Impossible d’être affirmatif. Au lieu d’un « rafraîchissement », nous pourrions par exemple connaître un phénomène de plateau. A voir. Météo et climat nous étonnent et nous étonneront encore.

Cette étude basée sur les températures maximales absolues à Paris ne sont pas faussées par le réchauffement urbain de la capitale. Les températures maximales estivales sont en effet aussi élevées voire parfois un peu plus en banlieue voire en milieu rural qu’au coeur de Paris. Les nombreux bâtiments élevés projetant leur ombre limitent effectivement un chouia le réchauffement diurne. A l’inverse des nuits, beaucoup plus chaudes en revanche au coeur de la capitale qu’en banlieue ou en campagne, le béton et la pierre rejetant la chaleur accumulée le jour.

Pour conclure, « Ses normal, sais l’été », non ! Nous connaissons une période climatique inédite en France depuis au moins 1658, et sans doute depuis au moins 1300. Voire plus loin encore. Et sinon, les hivers de moins en moins froids, « ses normal » aussi ??

- Frédéric Decker, Lameteo.org - Mardi 11 août 2020 -

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