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Météo : du business au détriment de la science

C’est officiel : le personnel de Météo-France de la célèbre et ancienne station météo du Mont Aigoual ferme définitivement la porte après 124 ans d’observations humaines ininterrompues. Les unes après les autres, les stations météo se déshumanisent en France, délaissées et laissées aux machines et aux relevés automatiques. Une automatisation qui met à mal le métier de météorologue, voué (peut-être) à quasiment disparaître…

C’est une volonté des gouvernements successifs et de la direction de Météo-France depuis 2008. Réduire les effectifs du service public Météo-France, entité scientifique considérée « trop chère ». De nombreux centres départementaux ont d’ores et déjà été vidés de toute vie humaine. Les capteurs de température, hygrométrie, précipitations, vent, pression atmosphérique sont désormais les seules traces de « vie ». Au mont Aigoual, les salariés pointent une perte scientifique. Pour Rémy Marguet, agent permanent de Météo France à l'observatoire de l'Aigoual, c'est une petite station météorologique mais un trésor climatologique. Et pour Olivier Proust, prévisionniste à Météo France, tout l'intérêt des mesures ici, c'est justement de mesurer des conditions extrêmes.

Des capteurs entretenus moins régulièrement, pouvant ainsi indiquer des chiffres erronés. Des abris blancs des stations nettoyés plus rarement, susceptibles de grisonner et l’augmenter la marge d’erreur des relevés thermométriques, risquant d’être surévalués, surtout durant les journées ensoleillées. Des problèmes argumentés par José Chevalier, à Météo-France Rennes : « Nous avons plus de problèmes pour l’entretien des stations météo : quand un pluviomètre est en panne, qu’il est à 200 km du centre interrégional, il peut se passer un bout de temps avant qu’il soit réparé. »

L’observation de certains phénomènes risque également d’être erronée, tels que la neige, une petite chute temporaire observée par l’oeil humain passera au travers des instruments ; l’orage, parfois lointain, entendu par l’oreille d’un observateur mais échappant au matériel météo ; l’occurence de grêle, difficile à déterminer par les machines… Les dernières normales trentenaires voyaient déjà la partie « phénomènes divers » sans statistiques. Un manque qui va encore s’amplifier avec la poursuite des fermetures de stations météo.

La répartition territoriale à l'horizon 2022 s'accompagnera au passage de près de 500 suppressions de postes (départs à la retraite non remplacés pour la plupart), selon Christophe Poirier travaillant à la météopole à Toulouse. Pour lui, « une page de cette aventure humaine s'est tournée et se trouve maintenant derrière nous. »

Répartition territoriale des stations Météo-France avec du personnel pour 2022 :

Un impact sur les vigilances météo ?

Dès 2008, le météorologue de la station de Montpellier alertait : « Quand un phénomène imprévu intervient, il faut une grande réactivité. Or, plus on est loin du terrain et de l’observation fine, ou plus on doit surveiller de zones à la fois, plus la vigilance s’affaiblit ».

La direction de Météo France refusait ce lien de cause à effets. « Nos capacités de vigilance n’ont pas changé, nous avons des outils plus performants et des calculateurs de plus en plus puissants », insiste Jean-Marie Carrière, directeur de la prévision. Outre les informations obtenues grâce aux satellites et aux radars, l’établissement s’appuie sur quelque 500 stations en « temps réel ».

José Chevalier, météorologue à la station de Rennes, ajoutait « En centralisant l’expertise, on s’est privé de prévisionnistes locaux qui connaissaient bien leur département, qui savaient ce que tel ou tel phénomène pouvait donner, qui avaient la mémoire des événements et disposaient aussi d’un réseau d’informateurs » et il évoque la fermeture de centres locaux comme celui de Saint-Brieuc. 

Un business météo en crise

Suite à la privatisation partielle de Météo-France (météorologie nationale devenue Météo-France en 1993) et à l’ouverture du marché aux sociétés privées, un business météo s’est créé. Avec plusieurs entités en Europe, parfois déjà existantes : Météoconsult (depuis 1988) - La Chaîne Météo (depuis 1995), même société mutualisée en juin 2006, la première ayant rachetée la deuxième ; MeteoGroup (anciennement MétéConsult Hollande et MétéoServices en Belgique) depuis 1986, société européenne puis internationale ; MeteoNews depuis 1997, société suisse gagnant le marché en France et au Benelux notamment; depuis 2002, Agate Météo, basée à Douai, casse les prix pour gagner le marché français…

Des prix sans cesse tirés vers le bas ces dernières années, d’une part suite à l’ouverture du marché météo, d’autre part en raison des prévisions à bas coûts de Météo-France en réponse aux tarifs des sociétés privées, mouvement suivi par Meteoconsult et Agate Météo ces dernières années. Les clients, plus exigeants mais ne voulant plus trop payer pour la météo, ne font qu’accélérer la spirale infernale. Une véritable crise météo qui va en s’aggravant depuis ces deux ou trois dernières années. A titre d’exemple, MétéoFrance s’est vue attribuer en 2018 un appel d’offre pour un département pour un montant de 23% inférieur à celui de 2014, alors même que le coût de la vie a augmenté durant cette même période.  Et quand on analyse les montants, on se rend tout de suite compte qu’ils sont devenus totalement irréalistes, dès lors que le prestataire doit assurer des astreintes H24, notamment en hiver. 

Progressivement mis en retrait voire à l’écart de la prévision (les modèles sont dit aussi fiables que les prévisionnistes, avec même le «petit» avantage de pouvoir générer en très peu de temps des prévisions au pas horaire pour des milliers de localités en France), le rôle du prévisionniste  est appeler à évoluer, sinon il disparaîtra. Le prévisionniste 2.0 devient un consultant, qui doit veiller à ce que son modèle reste bon dans toutes les situations et si tel ne devait pas être le cas, signaler à ses partenaires qui utilisent ledit modèle des éventuels écarts et conséquences à prévoir. Avec un prévisionniste qui tend à s’effacer de la prévision, tous les gardes-fous peuvent sauter. Alors que voici une quinzaine d’années, il fallait impérativement connaître les régions pour y apporter une prévision de qualité, à l’heure du modèle tout puissant, la concurrence météorologique n’a plus de limites. Une grande société japonaise propose des solutions locales à certains acteurs de l’agriculture, sans compter les géants américains comme The Weather Company appartenant au groupe IBM, voire même directement SIEMENS en Allemagne dans la détection de la foudre. 

Qu’on se le dise, même si la météo fait toujours vendre, les sociétés de météo n’en profitent pas: la plupart des entreprises privées sont au mieux au seuil de rentabilité, au pire endettées, parfois lourdement. 

La nouvelle concurrence: les APPS 

Dans cette société où tout semble accessible gratuitement, et notamment avec l’avènement des APPS pour smartphone, la météo est partout. Des milliers d’apps météo sont disponibles dans le monde entier, pour la plupart gratuites et seulement une minorité payante. Pour les plus chères, tout au mieux un investissement unique de 3 € pour accéder à des contenus d’une grande richesse, de manière illimitée et à vie. Nous sommes loin des contenus gratuits limités et des abonnements «arc-en-ciel» ou «orage» pour accéder au graal, soit une prévision sur 5 à 10 jours. A y regarder de plus près, les APPS sont peut-être le premier fossoyeur des sociétés de météo, même si certaines d’entre elles (MeteoGroup avec Weather Pro notamment) ont pu faire sauter la banque l’espace de quelques années (de l’avènement de l’iPhone en 2007 et grosso modo jusque vers 2015). Les revenus liés aux apps météo sont en déclin continu depuis 2015, quel que soit le business model (app payante ou gratuite avec publicité). Ce déclin ne s’explique pas par le désintérêt pour la météo - bien au contraire - mais par l’abondance de biens et le rapport somme de données/prix imbattable de certaines apps. Dès lors, pourquoi en télécharger une nouvelle si celles que j’utilise sont satisfaisantes ?

Sur les réseaux sociaux: l’apogée de la visibilité au détriment de la rentabilité 

Si les sociétés professionnelles de la météo vivent la crise de plein fouet, sur les réseaux sociaux et Facebook en tête, les passionnés de météo font feu de tout bois. Objectif: visibilité ! Chaque département ou région a sa page météo spécialisée, mise à jour généralement par des passionnés de météo, qui pour la plupart, n’ont pas eu la chance (ou les capacités), de pouvoir vivre de leur métier. Ces personnes (de l’étudiant au retraité passionné en passant par un sans-emploi qui occupe ses journées tant bien que mal) peuvent consacrer des heures sur le réseau, constamment à l’affût de la NEWS qui pourra générer un maximum de « j’aime» et de « partages». Ces hyperactifs de la toile ne laissent forcément que des miettes aux acteurs professionnels de la météo, lesquels doivent se soucier de rentabilité plutôt que de visibilité. Par contre, cette recherche de visibilité à tout prix, sur un réseau qui est, faut-il le rappeler, propriétaire de leurs publications (Facebook) ne va pas améliorer le business météo. De même qu’avec l’arrivée des appareils photo sur les téléphones où chacun est devenu un reporter potentiel (plus besoin d’envoyer un journaliste sur place), il en va de même avec ces reporters météo. Evidemment, il y a de la qualité chez certains et pas grand chose chez d’autres. Alors que l’utilisation de Facebook est en perte de vitesse, ces pages météo partageront ou produiront H24 toujours des contenus météo, mais pour un public en constante régression. On se demande vers quoi ces gens pourront se retourner le jour ou Facebook (le site, pas la société qui possède WhatsApp et Instagram) finira comme MySpace. 

- Frédéric Decker, Lameteo.org & MeteoNews, et Frédéric Glassey, MeteoNews - Lundi 12 novembre 2018 -

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