Le 20 février 1996 à Saint-Malo (35).
Mes parents et moi vivions depuis quelques mois dans un appartement, chaussée du Sillon, aux abords immédiats de la grande plage.
Le temps s'avérait perturbé depuis deux semaines, avec un épisode neigeux le 5 février, puis une série de coups de vent entre le 6 et le 12. On en avait annoncé un nouveau le 19 au soir pour le lendemain matin avec des rafales à dominante nord dépassant 100 km/h (la digue du Sillon est orientée au nord). De plus le même jour, avec un coefficient de marée de 114, la mer devait être haute vers 8 heures du matin (13,30 m au dessus du zéro des cartes).
Habitant au premier étage, nous avions fermé tous les volets du côté plage afin d'éviter d'éventuelles vitres cassées. Ceux de la salle de séjour étaient des volets roulants mais ceux de ma chambre étaient anciens et se fermaient en outre mal : je pouvais donc encore voir au dehors malgré ce "blindage" frustrant !
Ce mardi 20 vers 6 heures, j'avais été réveillé par un vent qui à ce moment atteignait la force 8, comparable à ce qui avait été prévu la veille au soir.
Avant 7 heures, dans la pénombre l'on pouvait deviner une belle étendue d'écume derrière une rangée de troncs servant de brise-lames. Une poignée de minutes plus tard, des embruns dépassaient en hauteur les murs de la digue et même les carreaux de ma fenêtre étaient humides.
A marée quasiment haute, sous un ciel gris et bas, la mer formait des creux de deux à trois mètres au large.
Devant nous, d'énormes paquets d'eau jaunâtre traversaient le boulevard en une seconde avant de heurter de plein fouet le pied des immeubles.
Le premier qui s'était aventuré dans cette scène aurait été tué sur le champ !
Chaque habitation longeant la digue dispose à sa porte d'entrée un système permettant de fixer des planches verticalement par gros temps, afin d'empêcher l'eau de s'infiltrer sous les portes. Ce matin-là, je doutais de l'efficacité de ces planches ! Quant à nos fenêtres, elles étaient littéralement lessivées.
Admirer un tel spectacle d'aussi près, bien au chaud, était une chance unique. Je n'avais pu me retenir de prendre deux ou trois photos en dépit des mauvaises luminosité et visibilité.
Lycéen à l'époque, j'affectais un établissement intra-muros et le cours débutait à 8 heures ce mardi. J'avais donc chaussé des bottes et étais sorti par le garage, opposé à la mer. Seulement, celle-ci était bien au plein. Je n'avais donc d'autre choix que de regagner l'appartement : impossible de se déplacer sur plus de dix mètres à pied et encore moins en voiture.
Le quai du port de commerce se présentait comme un fleuve, les trottoirs étaient immergés et tout se déversait dans le bassin Duguay-Trouin. Imaginez l'épaisseur de l'eau sur la digue. La joie était immense, disons-le !
Autre fait remarquable et beaucoup plus dramatique : le plafond de ma chambre tendait à s'émietter sous l'effet du vent. A chaque bourrasque, de fines poussières tombaient près de la fenêtre. D'un instant à l'autre je pouvais me retrouver sous gravats et meubles et peut-être sans vie...
Aux alentours de 10 heures, la Chaussée du Sillon était redevenue accessible à tous. La mer avait baissé de deux mètres au moins et le vent ne dépassait plus la force 6.
En préparant mes sacs de cours, j'avais repéré un petit brin de varech sur le radiateur de ma chambre ! Hallucinant.
Les fenêtres étaient pourtant closes, il n'y avait eu que quelques traces d'eau au sol. Si elles avaient été ouvertes, tout aurait été trempé et chamboulé dans la pièce !
En sortant du côté de la digue, j'avais pu encore mieux évaluer la force des vagues : un brise-lames reposait sur l'un des trottoirs à quelques mètres sur ma droite.
Grand merci à l'ange-gardien qui a veillé sur moi ce matin-là et qui a également écourté ma journée de cours pour des motifs aussi merveilleux qu'originaux.