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Souvenir de tornade à Matha


 


Ça s’est passé le 4 juillet 1975 en soirée. Un orage vigoureux sévissait à Matha (17).

Enfant, j’étais dans la cuisine de notre maison, le nez à la vitre de la porte-fenêtre, à regarder voler feuilles et petites branches dans le mugissement intermittent des rafales, sous le ciel bas gris sombre. Il me semble que je devais être seul. Je rêvais probablement, comme j’avais eu souvent coutume de le faire durant toute mon enfance, bercé par les plaintes du vent qui filigranaient mes flâneries intérieures.

Mais bientôt, ce même bruit me tira de mes rêveries : curieusement, il était tout d’un coup devenu plus insistant, plus régulier. Comme je lui prêtai alors l’oreille, ce ronflement doux se mit à mon grand étonnement à s’intensifier assez rapidement au fil des secondes jusqu’à finalement devenir une sorte de vrombissement permanent qui enflait, enflait...

Là, je ne rêvais plus du tout, et je commençais même un peu à m’inquiéter. J’avais remarqué que ce bruit particulier semblait venir de l’arrière, d’une manière bien localisée. En même temps, le vent en face de moi se mit à forcir nettement, et alors que le vrombissement devenait lui aussi beaucoup plus envahissant, je finis par voir avec appréhension quelques débris faire irruption en hauteur par l’arrière et par-dessus le toit de la maison.

Je regardai de part et d’autre à l’extérieur, de plus en plus inquiet : c’était évident maintenant que quelque chose se ramenait par l’arrière de la maison. Mais quoi ?? Une machine, un véhicule hors du commun ?… La violence du souffle venu nettement de l’arrière monta encore d’un cran et la vitre elle-même, déjà un peu taquinée par le vent initial, se trouva prise elle aussi d’un fort et constant tremblement.

Et c’est alors que tout bascula soudain dans le cauchemar. Le mugissement constamment crescendo se mua en quelques secondes en un hurlement assourdissant auquel répondirent les vigoureuses vibrations de la vitre affolée. Alors qu’effrayé par cette soudaine surenchère, je reculai enfin, je m’aperçus que les débris volants s’étaient multipliés au-dessus de moi. Sous mes yeux incrédules, ils devaient en quelques instants se muer en une gigantesque nuée gris-marron venue d’abord de l’arrière puis progressivement par le côté gauche, laquelle avec une ahurissante violence se mit à fouetter nos murs et notre toit. La vitre se bomba à en éclater. Les murs eux-mêmes me semblèrent trembler sous l’extrême violence de l’assaut et, complètement dépassé par l’évènement je commençai à me recroqueviller, les mains à plat sur les oreilles pour échapper à ce hurlement du vent soudain devenu fou, ponctué de petits impacts sourds contre les cloisons… Un bruit que je n’oublierai jamais.

Pourquoi ai-je fait ça, je n’en sais rien… Une bonne dose d’inconscience sans doute. Toujours est-il qu’au lieu de m’enfuir comme logiquement j’aurais du le faire, je me suis au contraire jeté précipitamment à droite de la fenêtre pour tenter de regarder à l’opposé, à distance de la vitre menaçante. Et c’est alors que j’ai pu - enfin !- voir arriver, sur l’extrême gauche, l’origine de tout ce tintamarre.

Pendant une fraction de seconde, j’ai cru que j’allais m’évanouir et ma poitrine prit feu, me coupant toute respiration.

Le petit chemin blanc et le champ devant la maison disparaissaient en effet derrière un monstrueux et sombre triangle inversé tourbillonnant, d’une incroyable puissance, d’où jaillissaient en une valse infernale des myriades de débris divers, mottes de terre, cailloux… les mêmes que je voyais fendre l’air devant moi. Cette « chose » se terminait en pointe sur le sol comme une gigantesque pointe de lecture d’électrophone, et s’élargissait très rapidement en hauteur jusqu’à plusieurs mètres d’opacité tourbillonnante qui masquait les environs. Avec des vents tout autour qui, bien que soufflant latéralement par rapport à la fenêtre, semblaient carrément vouloir forcer la vitre martyrisée pour entrer dans la maison… Pétrifié, le souffle coupé, je suis resté peut-être une seconde le regard fixé sur cette monstruosité qui s’amenait là, tout droit sortie d’un film d’horreur ou d’un conte fantastique, et sur laquelle je ne pouvais mettre aucun nom ni aucune explication. J’avais l’impression qu’une image hallucinatoire s’était superposée au paysage familier, comme rajoutée là par une main invisible, comme si il y avait eu un décalage entre les yeux et le cerveau. L’esprit humain a parfois de ces réactions…

Mais ma position était devenue carrément intenable derrière cette vitre qui menaçait vraiment de me péter à la figure. Protection dérisoire, la maison elle-même me parut pour la première fois de ma vie un lieu d’où la sécurité avait soudainement disparu, et j’eus même cette terrible impression fugitive que là-bas sur le chemin la chose m’avait vu et semblait vouloir se diriger vers moi.

La trouille tout à coup m’a submergé. La gorge complètement nouée bloquant le cri de terreur qui voulait jaillir, les larmes perlant à mes yeux, je finis enfin par battre en retraite et m’enfuir précipitamment, cédant le terrain à la fureur du monstre… probablement dans le couloir central (dont il me semble que ce soit le seul endroit, sans vitres et au centre de la maison, où j’ai pu ainsi courir chercher une relative sécurité). Je ne peux aller au-delà dans cette description car un parfait trou noir suit ce souvenir fulgurant. Impossible en effet de me rappeler ce qui s’est passé ensuite, ni de ce qui s’était passé avant.

J’ai selon toute vraisemblance aperçu la tornade au moment précis où elle était devant notre maison, moment où elle nous aurait emporté nos deux grosses poubelles de jardin. Je l’ai donc vue peut-être une seconde ou deux, au moment où elle se trouvait au plus prés de nous (à 15 mètres environ de la colonne), et vraisemblablement au moment précis à partir duquel tout aurait pu basculer : si à ce moment-là en effet, il lui avait pris idée de virer ne serait-ce que de quelques mètres dans notre direction, ou si elle avait été juste un chouia plus forte… entre autres conséquences la vitre m’aurait sûrement explosé à la figure. Alors qu’en réalité à la seconde précise où moi-même j’ai détalé, elle de son côté a du continuer son chemin voire commencer à s’éloigner… et du coup, le seul dégât que nous ayons eu à déplorer est la destruction de notre cheminée et d’une partie de la toiture, nos vitres ayant été miraculeusement épargnées (… et moi derrière !!) par l’angle très obtus de la position de la tornade par rapport à elles, et son trajet en tangente par rapport à notre maison (interprétation personnelle).

Voir une tornade de loin est une chose sûrement très exaltante … Mais quand on se fait frôler à moins de 20 mètres et qu’on se retrouve ainsi pris dans le buisson de débris, on en a une toute autre vision croyez-moi. Je ne souhaiterai jamais à quiconque de vivre ça, même à un passionné ! Et encore « ma » tornade n’était-elle qu’une simple grosse F1, peut-être limite F2 à cet instant-là, en tout cas pas davantage.

Face à une telle vision de cauchemar, toutes les jeunes certitudes s’effondrent brutalement. En quelques secondes, toute une rassurante vision du monde est chamboulée, retournée, écrasée dans la tête d’un enfant de 11 ans qui tout à coup se met à ne plus croire en rien, se ferme à toute parole rassurante, restera pendant des années à ne pas pouvoir supporter la vue d’une toupie qu’on fait tourner ou le bruit du train qui passe, à sursauter au moindre vrombissement de moteur... Cauchemars angoissants qui reviennent régulièrement, visions fulgurantes de murs de vent tourbillonnants qui me réveillent parfois en sursaut dès que je m’assoupis… Cet état émotif qui revient maintenant encore dès que j’entends parler de la menace d’une tornade quelque part, même loin de chez moi…

J’ai mis un bon moment à oser raconter ça à ma famille (personne à la maison ce jour-là) , de peur qu’on ne me prenne pas au sérieux. A tort, puisque mon père et mes proches ne se sont bien sûr absolument pas moqués de moi. Au contraire : à une époque où je ne connaissais encore rien du tout aux tornades, mon père m’a expliqué en gros ce que c’était en approuvant tout à fait ce sentiment d’impuissance qu’on peut ressentir face à ça, et en me citant les dégâts que celle-ci avait fait en-dehors de chez nous : cimetière ravagé, dégâts à l’école etc... Nos poubelles qu’on avait retrouvées à 300-400 mètres de là, en pleine campagne (des témoins les auraient vues se balader en tournoyant en l’air aux yeux du tout-Matha ! Farceuses avec ça, les tornades…).

Pour me « rassurer » après coup sûrement, mon père m’a aussi expliqué qu’en réalité nous n’aurions pas risqué grand’chose si la tornade nous était passé dessus, car la maison était un vrai bunker, un sarcophage de béton sous le toit avec des fondations très solides. Ce même toit pouvait bien s’envoler sous une bourrasque ou une tornade, la maison était conçue de telle sorte qu’en dessous nous étions à l’abri… mais à condition bien sûr de s’éloigner des vitres, et à condition aussi qu’on ait pas affaire à une F4 ou une F5 (bon pour ça, on a le temps de voir venir quand même ! ;-) ) .

Une autre chose que je tiens vraiment à dire : si un jour vous vous retrouvez dans cette même situation extrême avec une tornade toute proche qui arrive en direction de votre maison (très peu de risques bien sûr, mais sait-on jamais…), surtout ne faites JAMAIS la connerie monumentale que j’ai fait en restant près de la fenêtre, même seulement quelques secondes. C’est une inconscience stupide qui aurait pu me coûter mes yeux, mon visage voire ma vie si la vitre avait explosé. Au contraire, abritez-vous tout de suite, sans céder à la tentation de vouloir « voir », et en vous éloignant le plus possible des vitres. Tant pis pour le plaisir des yeux.

Maintenant, pour moi les choses ont quand même évolué, heureusement. Alex Hermant et un site américain, Tornadoproject, ont complété récemment les premières explications de mon père et m’ont aidé à combattre le traumatisme en ayant un regard plus objectif sur les tornades.

Et parallèlement à la phobie, une véritable fascination m’attire désormais vers ces phénomènes, dont j’ai d’ailleurs eu l’occasion de revoir un « exemplaire » il y a peu (de loin cette fois-ci !). A présent, je me suis même mis à répertorier toutes celles passées et à venir de ma région natale.


nicolas.baluteau@libertysurf.fr
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