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Nous devions passer 2 jours chez nos beaux parents Brigitte et Laurent à Loiré (petit village du nord de la Charente Maritime). Quand nous sommes arrivés, ma sœur et moi, il devait être dans les 5 heures de l’après-midi. D’abord opaque, la couche nuageuse s’était (il me semble) déchirée en lambeaux, à travers lesquels le soleil jouait à cache cache. Et brusquement le vent s’était levé. Innocemment au début, mais sans s’arrêter, de façon continue et progressive… de plus en plus fort. Les heures passèrent... et ce qui devait arriver arriva. Dans la soirée, on avait effectivement déjà largement atteint le niveau de violence d’une classique tempête comme il y en avait déjà eu la veille sur Poitiers (et plus au Nord). Puis très vite, peut-être vers 20 heures, les lumières s’éteignirent et nous nous retrouvâmes plongés dans le noir. Quelques bougies et une lampe à pétrole vinrent rapidement à notre secours et c’est dans cette paradoxale ambiance, éclairés à la lampe à pétrole dans une vieille ferme assiégée par les rafales de plus en plus violentes, que nous nous apprêtâmes à passer les derniers jours de l’an 1999, juste avant la grande bascule du temps. Nous avions bien sûr tous conscience du danger puisque il était à présent hors de question de sortir à l’extérieur où déjà toutes sortes d’objets commençaient à voler alentour, et nous prenions soin d’éviter l’une des pièces devenue trop dangereuse car trop près des arbres de la peupleraie (que l’on savait proches et susceptibles de tomber sur le toit). A un moment où cela restait encore possible, mon beau frère s’était même brièvement lancé dans la tourmente pour tenter de sauver le chien sérieusement malmené et dont (détail rigolo) les oreilles s’étalaient en permanence à l’horizontale de chaque côté de sa tête. Opération de sauvetage réussie ! Mais tout en ayant conscience du danger, et ce malgré le vent qui hurlait à présent, malgré les bruits sourds plus ou moins identifiables qui se faisaient parfois entendre, malgré la coupure d’électricité qui nous plongeait dans une obscurité médiévale, nous ne réalisions pourtant pas vraiment l’ampleur de ce qui était en train de se passer. Une fois effectuées les traditionnelles manœuvres de précaution en cas de tempête (fermeture musclée des volets, récupération dehors de tout ce qui pouvait être sauvé…), nous étions tout bonnement en train de tuer le temps à raconter des blagues et à jouer au bac belge, pour lequel je n’étais d’ailleurs pas très doué ceci dit en passant ( !). Mais tandis que nous nous efforcions ainsi d’oublier ce qui se passait, l’incessant et obsédant vrombissement des rafales derrière les murs, le bruit des vitres et des portes (même intérieures !) qui tremblaient comme sous l’assaut de forces infernales… tout cela malgré nos efforts venait se vriller dans nos têtes. Personne ne pouvait y échapper. C’est alors qu’un souvenir enfoui depuis longtemps finit par venir se rappeler avec insistance à ma mémoire, comme un écho : celui d’un monstre tourbillonnant gris sombre passant devant notre maison à Matha sous mes yeux d’enfant éberlué. Je ne pus, un instant, retenir en moi le sentiment diffus et angoissant que ce soir-là la tornade croquemitaine de mon enfance, responsable par la suite de tant de cauchemars, allait peut-être revenir. « Allons, faut arrêter le délire !! ». Je balayai vite cette agaçante inquiétude qui commençait à s’installer pour revenir aux conversations plus insouciantes. Très tard dans la soirée, nous nous sommes couchés dans cette même ambiance et j’avais enfin fini par m’endormir, un solide mal de tête vissé dans mon crâne par l’incessant hurlement de l’ouragan. Dehors continuaient de souffler les rafales, malmenant le volet maintenu fermé par une solide corde bleue enroulée sous les croisillons et attachée à un anneau, lui-même fiché dans la pierre du mur. Quand je me suis réveillé le matin, changement complet d’ambiance. Le calme était revenu et le ciel était quasi bleu. On le voyait très bien de ma fenêtre, car le volet était à nouveau à moitié ouvert, le bois du croisillon littéralement scié par le vent. Parvenu dans la cuisine, je sentis tout de suite l’atmosphère de profond abattement qui régnait sur la maisonnée. Toujours pas d’électricité, pas d’eau. Tout le monde se tenait devant la petite fenêtre au-dessus de l’évier, à travers laquelle passait une luminosité qui me sembla inhabituellement forte. On m’invita alors à regarder par la fenêtre et je regardai. Et ce que j’y vis dépassait l’entendement. C’était un vrai massacre. Il ne restait rien, plus rien. La belle peupleraie ombragée s’était en une nuit métamorphosée en un sinistre champ de ruines végétales, où gisaient à terre les troncs abattus, et où près des souches renversées quelques pitoyables troncs cassés à mi-hauteur tentaient encore de dresser leurs moignons vers le ciel… Nous étions tous atterrés, sidérés, sonnés par cette vision que l’on aurait pu croire réservée aux reportages de la télé. Après avoir (il faut bien l’admettre) passé la soirée à nous voiler la face, la réalité nous revenait à présent en pleine figure. Peu de temps après dans la matinée, nous sommes partis en reconnaissance, d’abord dans ce qui restait de notre peupleraie puis dans le village même pour constater les dégâts. Et quels dégâts ! C’est un Loiré défiguré qui s’offrait à la vue de ses habitants. De quoi filer le vertige ! Partout cette même désolation. Partout ces grands arbres cassés, ces débris de planches, de tuiles, de tôles, d’outils, de pierres… jonchant routes et champs à perte de vue et qu’il fallait sans cesse enjamber…, les toitures arrachées, les pylônes à terre, les murs démolis et certaines maisons carrément éventrées, comme frappées par des obus ou des tirs de mortier, un ancien lavoir en pierre (classé monument historique !) et que l’on avait retrouvé entièrement détruit… et chez nous, toute la peupleraie brisée dont seul deux arbres avaient survécu (et encore l’un d’entre eux avait du être abattu ensuite), le poulailler carrément envolé dont il n’était resté presque aucune trace, le hangar des parents au toit et à la porte quasi arrachés… Et les brusques sanglots de la fille de Brigitte, 14 ans, devant les cadavres mutilés de ses arbres adorés… et moi-même songeant à mon Matha situé à 13 km de là, cadre familier de toute mon enfance et mon adolescence, qui avait sûrement subi le même sort. Pour ce qui est de la ferme de Brigitte en revanche, il est à noter que la construction n’avait paradoxalement pas trop souffert, à part bien sûr les inévitables tuiles cassées, volets endommagés et girouette envolée (une sorcière sur son balai, qu’on a pu peut-être voir réellement voler cette nuit-là !!) . Il faut dire qu’avec des murs épais d’un demi-mètre et aucune fenêtre à l’ouest face au vent… Les habitants du petit village se serraient les coudes et venaient se rendre visite les uns les autres pour se réconforter. Notre foyer ayant été parmi les rares sinon le seul à avoir pu conserver sa ligne téléphonique, nous accueillîmes durant la matinée tous ceux qui voulaient rassurer leurs proches… en tout cas, ceux qui étaient joignables. Nous-mêmes l’avions évidemment fait dès que possible, et je pus entre autres rassurer mon amie sur Lyon. Par contre, mon frère à l’île d’Oléron restait injoignable, comme toute ma famille de Charente Maritime. On entendit quelques vieux paysans évoquer des souvenirs de bombardement. Quelqu’un raconta qu’un des derniers automobilistes à s’être déplacé la veille avait traversé un véritable pays fantôme sans âme qui vive, plongé dans le noir sous les rafales de l’ouragan. On aurait également vu une autre voiture tenter vainement de négocier un virage face au vent, avant de se retrouver balayée dans le fossé. Et puis tombèrent les premiers chiffres : environ 200 km/h sur les côtes et l’île d’Oléron, avec mini-raz de marée à la clé… Mais le plus hallucinant pour moi restait encore à venir. En effet Laurent et des amis, revenus de ce que l’on persistait encore à appeler la peupleraie nous racontèrent alors cet incroyable détail, qui me fit soudain pâlir : l’un de ces amis disait avoir vu sur la route de Saintes un ou deux arbres vrillés sur eux-mêmes, complètement torsadés et comme rapportés là, sans que leur trou ne soit visible dans les environs ! D’après eux résultat du passage d’une tornade… J’eus à ce moment-là comme une seconde de flottement, peinant à réaliser l’inconcevable. Il ne manquait plus que ça ! Dire qu’alors même que nous étions la veille en train de rigoler autour de la table et que je chassais avec agacement ce souvenir diffus de la tornade passant devant ma maison d’enfance, une autre tornade était peut-être justement en train de passer dans le coin… Même à présent, j’avoue sincèrement que j’ai encore du mal à admettre cette dernière et ahurissante farce du hasard. Ma sœur a pris quelques photos (pour les besoins des assurances sûrement). Moi-même d’ailleurs je regrette à présent de ne pas avoir eu le cœur de le faire sur le moment, car il y avait pourtant matière à témoigner visuellement. Nous devions à présent repartir. Il nous a fallu pour cela attendre la fin de la matinée (ou peut-être le début de l’après-midi ?), le temps pour la Sécurité Civile de déblayer toutes les routes et autres voies d’accès. Attente négligeable comparée à celle qu’ont du endurer la plupart des foyers de la région pour avoir à nouveau le courant (peut-être au mieux quelques jours pour les plus chanceux, au pire plusieurs semaines comme pour Brigitte et les siens). Mais cette dernière observation n’est en aucun cas une critique. Bien au contraire et à ce propos d’ailleurs, chapeau bas pour l’admirable travail des agents d’EDF qui se sont mis à pied d’œuvre pour nous restituer partout en France cette si précieuse électricité et, par là même, nous faire comprendre le sens véritable de la notion de service public ! A l’heure où je tape ces lignes, tous mes proches maintenant ont digéré la chose, chacun à sa manière. Quant à moi, changement imprévu d’emploi du temps, j’ai du passer la journée suivante à bûcheronner dur chez mon autre sœur pour aider à évacuer le tronc d’un gros arbre abattu au milieu du jardin (entre autres travaux de réparations des dégâts). Il est vrai que maintenant certaines images ou certains sons, déjà scotchés dans ma tête depuis mon enfance, auront été à coup sûr violemment réimprimés depuis ce soir de décembre 99, et que je ne peux moi aussi voir le vent se lever sans ressentir au mieux une légère appréhension. Pourtant, les choses vont leur cours, dans ma tête comme partout ailleurs. Et parfois dans un sens plutôt inattendu… A présent, je reste à ma fenêtre dès qu’il y a un orage ou un coup de vent, fasciné. Secrètement, j’aimerais (je l’avoue) revoir l’une de ces magnifiques et terrifiantes maîtresses d’école qui viennent de temps en temps nous inculquer la modestie.
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