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L'entrevue 

Pour cette troisième entrevue, je me suis intéressé aux recherches du professeur Alain Coustou concernant le réchauffement climatique. Après l'extraordinaire été 2003, des ététs 2004 et 2005 plutôt chauds, l'été 2006 est de nouveau marqué par une forte vague de chaleur... Nous saurons si, selon Alain Coustou, il ne s'agit que des prémices du réchauffement...

Né en 1940, Alain Coustou a partagé sa carrière universitaire entre l’Afrique – il a été un des fondateurs du Centre Universitaire de Douala – et les universités de Bordeaux 1 puis de Bordeaux 4, où il est actuellement maître de conférences et membre du Conseil Scientifique.

Il s’est notamment spécialisé dans les relations entre activités humaines et environnement, ce qui l’a amené à se pencher sur l’évolution et les conséquences de la dérive climatique. Sa compétence dans l’utilisation de modèles complexes permettant de traiter des situations à nombreuses variables lui permet aujourd’hui d’apporter un éclairage nouveau sur la question de l’emballement de l’effet de serre.

Il est par ailleurs co-inventeur avec Paul Alary d’un tout nouveau procédé, totalement non polluant, de production d’énergie électrique : les tours aérogénératrices.

Lamétéo.org : on peut lire sur différents forums météo votre avis sur le réchauffement climatique. Pouvez-vous le résumer ici ?

Alain Coustou : Les avis circonstanciés et scientifiquement fondés que j’ai émis sur le réchauffement climatique ne proviennent en aucun cas d’un à priori sur la question, mais de la prise en compte de facteurs jusque là négligés – voire ignorés – par la majorité des climatologues et autres scientifiques, particulièrement ceux qui coopèrent au sein du GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat). Les principaux de ces facteurs sont les effets de rétroaction (positive ou négative) avec le milieu naturel, le phénomène que je qualifie d’effet de seuil, le risque lié à la disparition estivale programmée de la banquise arctique, au dégel du permafrost, aux gisements océaniques d’hydrates de méthane, etc.

De la prise en compte de ces éléments et d’autres encore, je déduis qu’il existe un risque considérable de voir le réchauffement s’accélérer au cours des prochaines années. Concernant l’hémisphère nord, un réchauffement moyen de 12°C me paraît malheureusement constituer une prévision minimaliste à l’horizon 2050. Pour fixer les idées, un tel réchauffement équivaudrait à voir un climat de type saharien s’installer au moins dans la moitié sud de la France. Et il ne s’agit selon moi que d’un minimum, en l’absence de mesures urgentes et drastiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Sans ces mesures, un véritable point de non-retour pourrait être franchi avant une dizaine d’années.

Enfin, de plus en plus de climatologues et d’équipes de chercheurs, comme l’Américain David Archer et le fameux centre Hadley en Grande-Bretagne, prennent maintenant au sérieux les éléments sur lesquels je fonde mon analyse et se rapprochent de mes conclusions, même si leur timing diffère encore du mien.

Lamétéo.org : on a pu vous lire affirmant que d’importantes quantités de méthane risquaient d’être libérées dans l’atmosphère en raison de la fonte du permafrost et que d’autres bulles de méthanes situées au fond des océans pourraient un jour bouleverser encore davantage notre climat. Vous avez été décrié mais des experts se sont finalement rangés à vos côtés. Comment avez-vous découvert ce risque ? Comment le méthane agit-il sur l’atmosphère lorsqu’il est libéré en grande quantité ?

Alain Coustou : Je dois revenir sur l’origine de mon intérêt pour la climatologie. J’assure depuis des années un cours de politique économique dans les universités de Bordeaux 4 et d’Agen. Dans le cadre de cet enseignement (ainsi que dans le cadre d’un cours de démographie que j’enseigne également), j’ai été amené à développer un chapitre sur les relations entre activités humaines et environnement. Formé aux méthodes de modélisation mathématique à multiples variables, j’ai alors été frappé du caractère rudimentaire des modèles de bilan thermique utilisés en climatologie. J’ai donc repris les calculs en intégrant d’abord les conséquences de la croissance de la population et du développement de nouveaux pays industriels, ensuite en tenant compte des interrelations avec le milieu naturel. C’est en effectuant une recherche sur ces éventuelles rétroactions que j’ai découvert les travaux de divers océanologues, géologues et glaciologues concernant le méthane pouvant provenir de la fermentation des particules carbonées du permafrost et de la déstabilisation des gisements de clathrates (hydrates de méthane) des marges des talus continentaux. Or le méthane, gaz à relativement courte durée de vie (12 ans en moyenne avant oxydation donnant du gaz carbonique et de l’eau) n’en exerce pas moins un effet de forçage climatique considérable : à masse initiale égale, il est crédité d’un PRG (Potentiel direct de Réchauffement Global) 23 fois plus élevé que celui du gaz carbonique. D’après le troisième rapport du GIEC, il serait ainsi déjà responsable de 18% du forçage de l’effet de serre (réchauffement) déjà constaté.

Actuellement, sa concentration atmosphérique est très faible (1,8 ppmv), mais elle pourrait sensiblement augmenter dès cette année en raison de la reprise de la fermentation bactérienne dans les sols dégelés de Sibérie, d’Alaska et du Nord Canada.

Détails et références peuvent être lus dans mon ouvrage « Terre, fin de partie ? », paru en 2005 et disponible à la librairie en ligne Eons.

Lamétéo.org : le réchauffement climatique fait de plus en plus parler de lui et de nombreuses théories parfois contradictoires voient le jour. Lesquelles sont à retenir, d’autres sont-elles à oublier ? 

Alain Coustou : Je considère que seules les théories synthétiques – et je considère que la mienne est la première et, pour l’instant encore, peut-être la plus complète – ont une chance de rendre compte de la réalité de l’évolution climatique avec une réelle capacité prédictive. Je l’ai d’ailleurs testée en prévoyant l’an passé un effet de seuil se traduisant entre autres par un recul de la banquise estivale de plusieurs centaines de milliers de Km² par rapport à l’année précédente et une considérable accélération du dégel du permafrost. Ces éléments se sont trouvés globalement confirmés, tendant à valider ainsi ma modélisation.

Les analyses des experts du GIEC sont intéressantes mais très lacunaires. Quant à celles des quelques négateurs des causes anthropiques initiales du réchauffement, elles me paraissent contraires à tout raisonnement scientifique sérieux.

Reste qu’il subsiste une importante marge d’incertitude et qu’il est légitimement permis de s’interroger sur l’incidence relative réelle des diverses variables en jeu et sur la gravité des conséquences à moyen et long terme.

Lamétéo.org : que pensez-vous notamment de la théorie concernant la dérive nord-Atlantique qui, selon certains experts, serait en train de ralentir et promettrait des hivers canadiens en France et en Europe ?

Alain Coustou : je considère les arguments en faveur du ralentissement de la DNA – faits d’observation et raisonnements – comme globalement plutôt convaincants. Il est cependant absolument nécessaire de considérer ce ralentissement sans l’abstraire de son contexte. De plus les mécanismes mis en jeu sont fort complexes. Quelques exemples :

1) Il pourrait y avoir moins réduction globale de la DNA qu’un affaiblissement de sa branche nord au profit de sa branche est.

2) Le Gulf Stream qui constitue l’élément de la DNA qui nous concerne plus particulièrement est loin d’être un long fleuve tranquille et rectiligne. Courbes, diverticules, branches sont multiples et variables d’une année sur l’autre, ce qui ne simplifie guère les comparaisons.

3) L’apparente réduction de la plongée profonde des eaux du GS au large de la Norvège peut entraîner paradoxalement une accélération du recul de la banquise en mer de Barents au lieu de se traduire par un refroidissement du climat de notre continent.

Vous pouvez donc constater qu’il existe actuellement pas mal d’incertitudes au sujet de la DNA et du GS et que les données disponibles ne sont pas encore toujours suffisantes. Seule véritable certitude : le scénario d’un brusque refroidissement (tel que celui qui a été commandité par le Pentagone) est une absolue fumisterie. Il faudrait en effet, pour que survienne un tel événement, qu’une gigantesque masse d’eau douce et froide se déverse brutalement dans l’Océan Arctique ou dans l’extrême nord de l’Atlantique. Un tel événement s’est bien produit voici quelque 8200 ans et a été fort bien étudié par Edouard Bard, professeur au Collège de France. Mais le gigantesque lac canadien qui en était à l’origine a depuis longtemps disparu et rien de tel ne pourrait plus se produire.

Lamétéo.org : Doit-on réellement s’inquiéter du réchauffement ? Que peut-on faire à notre échelle pour permettre aux générations futures de « respirer »  ?

Alain Coustou : Il me parait absolument justifié de s’inquiéter du réchauffement, même si ce dernier reste pour l’instant globalement modéré. Si rien de sérieux n’est fait, l’évolution risque fort de devenir exponentielle au cours des prochaines décennies, jusqu’à ce qu’apparaisse une tendance à un nouveau point d’équilibre, bien au dessus de celui qui découle de l’actuel bilan radiatif de notre Terre. Mathématiquement, la courbe de progression tendancielle suivie pourrait être de la forme logistique (courbe en « S ») : une première phase de croissance d’abord lente, puis augmentant de manière exponentielle, suivie d’un point d’inflexion au delà duquel la progression se ralentirait et finirait par cesser. A cette tendance se superposeraient naturellement des fluctuations dues essentiellement à la variabilité météorologique, à des influences astronomiques (variabilité de la « constante » solaire, etc.) et à des phénomènes océaniques du type « El Niño » ou « La Niña ». Sans compter les conséquences éventuelles d’une imprévisible éruption volcanique catastrophique…

Nous ne sommes pourtant pas démunis de moyens pour empêcher un désastre climatique ou du moins pour en réduire considérablement l’ampleur. Ainsi les économies d’énergie, le développement d’une production électrique sans émissions de gaz à effet de serre (le projet de tour aérogénératrice ou la géothermie par exemple), la promotion de moyens de transports ne faisant plus appel aux carburants d’origine fossile, etc. peuvent contribuer à nous assurer une croissance véritablement durable, sans renonciation à notre actuelle qualité de vie et en garantissant l’avenir de la Terre pour nos enfants.

Mais le temps presse pour lancer cette révolution technologique respectueuse de l’environnement. Si nous attendons encore quelques années, il pourrait être trop tard : nous aurions franchi un point de non-retour au-delà duquel on ne pourrait plus que limiter les dégâts.

Lamétéo.org : comment imaginez-vous le climat de la France dans 20 ans ? Dans 50 ans ? Dans 100 ans ?

Alain Coustou : Pour ma part, je me limite à l’horizon d’une cinquantaine d’années tout au plus. Le nombre de variables et leur caractère incertain à long terme rend – à mon sens – toute prévision illusoire à l’échelle du siècle.

J’ai bien plus travaillé sur l’équilibre radiatif de la Terre que sur la situation de la France en particulier.

 

Je pense néanmoins qu’on peut envisager tout au long des prochaines décennies une tendance à l’assèchement progressif du climat de notre pays au dessous du 45 ème parallèle. Parallèlement, les températures moyennes monteraient de plus en plus vite. Les épisodes de canicule estivale deviendraient de plus en plus fréquents. Puis les épisodes météorologiques violents pourraient devenir plus nombreux et destructeurs : Pourquoi pas des tempêtes de type tropical, voire des cyclones prenant naissance dans le bassin méditerranéen ou touchant l’Europe après avoir pris naissance dans les Caraïbes ?

Avec un réchauffement moyen de 12°C environ (prévision minimale découlant de mon analyse) ou de 11,6°C (hypothèse maximale actuellement envisagée par l’équipe britannique du Pr. Stainforth), un climat de type saharien s’installerait d’ici une cinquantaine d’années au moins sur la moitié sud de la France. Avec + 15°C, ce climat s’étendrait sans doute à l’ensemble de notre pays, du moins pendant une grande partie de l’année.

Au-delà, hé bien, la vie deviendrait vraiment très difficile sur Terre…

Par ailleurs, l’écosystème serait fort appauvri, de nouvelles pathologies – maladies d’origine tropicales essentiellement – frapperaient hommes, animaux et végétation et une crise alimentaire sans précédent frapperait l’humanité.

Enfin, la montée prévisible – peut-être plus d’un mètre à l’horizon 2050 – du niveau des océans redessinerait nos cotes et entraînerait des mouvements de population non négligeables, venant ainsi encore compliquer la situation que nous aurions ainsi laisser se dégrader jusqu’au point de rupture.

Comme nous l’avons écrit plus haut, des solutions techniques existent heureusement et pourraient – et devraient – être rapidement mises en œuvre ou généralisées, si la prise de conscience des populations est suffisante, si les priorités sont bien identifiées et si les nécessaires décisions se concrétisent.

Ne rien faire et attendre passivement constituerait sans nul doute le pire des crimes face à la gravité de la menace qui pèse sur nous-même, sur nos enfants et sur la planète.

Retrouvez le livre d'Alain Coustou "Terre, fin de partie?" ici...

Précédentes entrevues :

Laurent Bray de Botanique.org

Patrick Gallois de l'unité médias de Météo-France



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